Partie 1 : De de Gaulle à Mitterrand 

Emmanuel Macron a annoncé dernièrement débloquer 5 milliards d’euros pour la « French Tech ». Le chef de l’Etat espère voir émerger 25 licornes française en 2025 (contre 7 aujourd’hui). 

L’intervention de l’Etat dans les entreprises technologiques n’est pas nouvelleDepuis De Gaulle, la France a mis en place des dizaines de plans gouvernementaux dans le but de faire émerger des acteurs français d’envergure mondiale dans le secteur des technologies et du numérique.  

Le plan Calcul, le Minitel, le plan informatique pour tous : dès la fin de la seconde guerre mondiale, la France a pris les devants pour assurer sa souveraineté technologique. La France a réalisé des exploits technologiques que beaucoup nous enviaientCependant, à cause de décisions politiques, comme le fait de vouloir absolument choisir des partenaires « franco-français », beaucoup d’initiatives ont été des occasions ratées de former un champion national. 

Retour sur les plus grandes actions du gouvernement, leurs succès et leurs échecs. 

De Gaulle et Pompidou : lPlan Calcul (1967) 

Le Général de Gaulle lance en 1967 le Plan Calcul pour redonner à la France sa souveraineté technologique dans la construction d’ordinateurs. Ce plan a été une catastrophe industrielle mais une très belle réussite académique.

En 1967, le Gouvernement français, sous la présidence du Général de Gaulle, lance le Plan Calculun vaste plan informatique destiné à assurer l’indépendance technologique du pays.  

Ce plan a été lancé suite au rachat du constructeur d’ordinateur français Bull par General Electric en 1964. Dans les années 50, Bull connaissait un succès commercial et était un concurrent sérieux face à IBM. Les deux constructeurs étaient rentrés dans une course commerciale effrénée. Mais à cause d’une erreur de stratégienotamment dans la commercialisation du Gamma 60 de Bull face au IBM 1401, et à l’éclatement de la bulle spéculative des composants électroniques dite la « Tronics mania » de 1962, Bull est proche du dépôt de bilan. A la recherche d’une recapitalisation auprès du Ministre des Finances de l’époque Valery Giscard d’Estaing, Bull bénéficie d’aides de l’Etat et reste français mais à seulement 51%. 

La chute du champion français menace la souveraineté technologique de la France. A cause de ses difficultés financières, Bull est incapable de répondre aux besoins dorganismes nationaux comme la Marine Nationale et EDF. Dans le domaine militaire, la presse révèle que le Gouvernement Américain a retoqué la demande d’achat du CEA d’un ordinateur de simulation nucléaire, car cela allait à l’encontre du traité de Moscou sur la non-prolifération des armes atomiques. 

 

  Gamma 60 de la SNCF. Il occupait 360 m² ! 6 imprimantes, 16 dérouleurs de bandele premier de la série, installé en 1960. 

 

Haut : l’IBM 1401, avec son lecteur de carte perforée et son imprimante. 
Gauche : L’IBM 1401 est utilisé par les organismes de paix dans les quatre coins du monde pour mieux évaluer les besoins des pays en voie de développement (photo prise au National Computer Center, à Katmandu (Népal)
Droite : L’IBM 1401 été utilisé pour le grand recensement de 1966 en Corée. Ses performances ont permis de réduire le décompte statistique de 14 ans à 1 an et demi. Il s’agit aussi du tout premier ordinateur installé dans le pays. 

Le Plan Calcul est donc une action gouvernementale qui vise à recréer un Bull 2.0 « franco-français ». Le plan a notamment mené à la création d’une entreprise, la CII, Compagnie Internationale pour l’Informatique, résultant de la fusion de petites entreprises dont Thomson (aujourd’hui Technicolor), et à la création d’un institut de recherche, l’IRIA (aujourd’hui INRIA), l’Institut de Recherche en Informatique et Automatique. 

Aujourd’hui disparue, la CII a été un échec dans l’émergence d’un géant industriel français et européen. Des conflits en interne sur la direction stratégique entre les pro-franco-français, les pro-européens, et les pro-américains, ont fait que l’entreprise n’a pas eu de réel développement.  

A l’inverse, l’IRIA est un succès universitaire peu connu du grand publique. C’est dans les laboratoires de l’IRIA que s’est formé le réseau de télécommunication Transpacplus tard utilisé par le Minitelet ce sont les chercheurs de l’IRIA qui ont fortement participé à la création du protocole de communication TCP/IP, encore utilisé aujourd’hui par Internet. 

Giscard d’Estaing et Mitterrand : le réseau Transpac (1978) et le Minitel (1982) 

Tout le monde nous l’a envié, personne ne nous l’a acheté. 
Tout comme le Concorde, le Minitel a été une prouesse technologie française mais qui n’a pas réussi à s’industrialiser à plus grande échelle. 

Conscient du retard dans la construction des infrastructures de télécommunication sur le territoire, le Ministère des PTT (Postes, Télégraphes et Téléphonescommande en 1971 à la Direction Générale des Télécommunications l’étude d’un réseau adoptant la technologie de transmission de données par paquets.  

Deux modèles de réseau existent à l’époque : la commutation de circuit et la commutation de paquets 

La commutation de circuit consiste à trouver et maintenir un seul chemin de connexion entre les nœuds du réseau. Ce chemin est établi au moment de la connexion. Il est maintenu et garanti, afin de pourvoir assurer une communication téléphonique.  

L’avantage principale de ce modèle est qu’il ne nécessite pas l’addition de logiciel pour reconstituer la donnée : les paquets arrivent tous dans l’ordre au point d’arrivée car ils prennent le même chemin. Implicitement, cela signifie aussi que le terminal de l’utilisateur nécessite moins d’intelligence, et sera donc moins cher. L’un des inconvénients est qu’il faut garantir que le chemin emprunté par les paquets soit stable, et que les nœuds du réseau soient suffisamment robustes. De plus, toute l’intelligence est dans le réseau, ce qui signifie que seul l’opérateur peut le modifier ou ajouter des services, impliquant de lourdes mises à jour.  

Le second modèle est lcommutation de paquets (utilisé par Internet)Ce modèle est l’inverse du premier : il n’y a pas de chemin prédéfini dans le réseau, les paquets d’informations voyagent d’un terminal à l’autre en empruntant différents nœuds, et arrivent souvent dans le désordre. C’est au terminal de réception de reconstituer la donnée complète en agrégeant les paquets. Les avantages et les inconvénients sont renversés : toute l’intelligence est située dans le terminal de l’utilisateur, et la création de service peut être décentralisée. 

La Direction Générale des Télécommunications opte en 1975 pour le modèle commutation de circuit, et lance trois ans plus tard en 1978 le réseau TranspacLe service est rapidement utilisé par les grandes organisations, qui apprécient la possibilité de facturer sur la base de la durée et du volume des échanges. Simultanément le Gouvernement décide de créer un annuaire électronique utilisant l’infrastructure Transpac. Il lance en 1982 le Minitel qui permet à ses utilisateurs, via le réseau téléphonique Transpac, de se connecter à des services en ligne tels que l’annuaire électronique, la vente par correspondance, la messagerie, et les sites de rencontre. 

Le Minitel est un terminal passif et simple : il est constitué d’un écran et d’un clavier et est fourni gratuitement par France Télécom, la facturation s’effectuant sur la base du temps de connexion. l’époque et en comptant l’inflation, une heure de connexion coûtait 60 francs, soit 15 euros aujourd’hui. 

  

Gauche : Réseau Transpac, Droite : un Minitel 

 On compte près de 6,5 millions de terminaux déployés en 1993, avec 90 millions d’heures de connexion, et plus de 24 000 services. Le Minitel est en concurrence avec Internet jusqu’à la fin des années 1990. Les avancées technologiques d’Internet (vitesse de connexion accrue avec l’ADSL, possibilité d’afficher des graphiques), et l’avènement des systèmes d’exploitation dans les ordinateurs (Mac OS en 1984, Linux à partir de 1991, et Windows 95 en 1995) auront raison du Minitel. Sa suppression sera reportée plusieurs fois à la demande des utilisateurs, jusqu’à sa fermeture en 2012, due à l’arrêt du réseau Transpac. 

Le Minitel est aujourd’hui considéré comme l’expérience de service en ligne antérieure au Web la plus réussie au monde. Il a permis de familiariser des millions de Français avec l’utilisation d’un terminal et des réseaux numériques. Et à des milliers de développeurs et d’entrepreneurs français de créer des services (comme Xavier Niel, avec le Minitel rose), qui ont pu ensuite basculer sur l’Internet. 

Mitterrand : le Plan informatique pour tous (1985) 

Le plan informatique pour tous a été lancé par Laurent Fabius pour initier 11 millions d’élèves à l’outil informatique et relancer l’industrie nationale. Malheureusement, le surinvestissement dans un matériel « franco-français » fonctionnant au crayon optique, s’est fait rapidement dépassé par les ordinateurs à souris.

Plusieurs plans d’initiation à l’informatique avaient été mis en œuvre au cours des années 1970, aboutissant à la formation de nombreux enseignants et lycéens.  

En janvier 1985, le Premier Ministre Laurent Fabius annonce un nouveau plan d’équipement des écoles afin d’initier les élèves et les enseignants à l’outil informatique.  

Le plan est effectivement considérable. En quelques mois, à la rentrée suivante, sont installés 120 000 ordinateurs dans les écoles, collèges et lycées. Il s’accompagne d’un vaste programme de formation : presque 110 000 enseignants sont formés, sur la base du volontariat, lors de stages de 50 heures, organisés pendant les vacances scolaires mais indemnisés. Le financement des formations revient à l’Education Nationale. Le matériel est financé de manière complexe par un mélange d’emprunt et de financement par le ministère en charge des télécommunications. 

Dans un souci d’économie, une stratégie dans le choix du matériel a été adoptée : déployer les ordinateurs en un nanoréseau. C’est-à-dire choisir un ordinateur compatible PC, très cher mais capable de relier jusqu’à 31 machines dans un réseau local, puis de choisir des ordinateurs de moyennes gammes et peu chers, les nanomachines. 

Les ordinateurs compatibles PC étaient généralement des ordinateurs de Bull GE, mais en réalité il s’agissait d’ordinateurs créés avec le savoir-faire d’IBM. 

L’appel d’offre pour la sélection du fournisseur des nanomachines a fait grande polémique. Apple s’était positionné avec son tout nouveau Macintosh, et avait marqué son intention d’installer son unité de fabrication ultramoderne en France plutôt qu’en Irlande. L’accord négocié au plus haut niveau avec Apple comprenait un transfert de technologie complet de l’usine d’assemblage, alors aux plus hauts standards mondiaux en matière de productivité. Mais c’est un choix politique qui a fait gagner le français Thomson, entreprise récemment nationalisée et en difficulté. De nombreuses voix d’opposition crient aux subventions déguisées 

Même en bénéficiant du plan informatique pour tous, Thomson micro-informatique, la filiale du groupe Thomson, connaît des difficultés, notamment dans la production de masse de ses ordinateurs. La société dépose le bilan en 1989. Le plan prend fin pour cette même raison. Initialement estimé à 1.8 milliards de francs, le budget a explosé à un montant entre 6 et 8 milliards de francs sur 5ans. 

Le plan informatique pour tous a tout de même permis à des milliers de lycéens d’entrer au contact de l’informatique et d’y tester leur créativité. C’est toute une génération qui se souvient des Thomson MO5, du clavier à touche en gomme, du crayon, et du temps infini du chargement du jeu du 5ème axe ou l’Aigle d’Or. Ce fut aussi les premières fois où la programmation a pu être enseignée, avec le langage LOGO, et le Hello World! de l’époque, dessine-moi une tortue. 

 

Le Thomson MO5 se trouve dans le clavier. Il est équipé d’un clavier dont les touches sont en gomme, et d’un crayon optique pour interagir avec le téléviseur. 

 

La série limitée Michel Platini du Thomson MO5. 
Elle était livrée avec : un MO5 de couleur blanche à clavier mécanique, le lecteur de cassette spécifique au MO5, un crayon optique, l’extension « Musique et jeux », 3 logiciels (le jeu Numéro 10 édité par FIL, le jeu Super Tennis édité par Answare, et « Premiers pas vers le basic » édité par VIFI-Nathan), le livre « Un micro-ordinateur à la maison, pourquoi ? Pour quoi ? »le guide du MO5, et un sac à bandoulière (de type glacière) blanc et bleu marqué du slogan « Thomson, tu me rends micro ». 

Conclusion de la partie 1 

Afin d’assurer la souveraineté technologique du pays, le Gouvernement français a lancé plusieurs initiatives pour faire émerger un champion national dans la construction d’ordinateur ; sans succès. Il a été néanmoins capable de déployer un réseau de télécommunication sur tout le territoire et de livrer à des milliers des Français des Minitels et des ordinateurs de cru national. Car même si ces produits se sont éteints aujourd’hui, c’est tout une génération qui a pu découvrir l’informatique et qui a pu être préparée à l’arrivée d’internet quelques années plus tard. 

L’objet de la partie 2 de cette rétrospective sera une relecture des actions gouvernementales à l’ère d’Internet : 

  • comment les Présidents Chirac et Sarkozy ont changé la France face à l’arrivée d’Internet ; 
  • comment la France s’est lancée dans le numérique sous la Présidence d’Hollande ; 
  • à quel point le projet du Président Macron de la « Startup Nation » est réalisable dans l’environnement français. 

Sources 

De Gaulle et Pompidou : le Plan calcul (1967) 

  • Brûlé, J.-P., 1993, L’Informatique malade de l’État: du Plan calcul à Bull nationalisée, un fiasco de 40 milliards ; 
  • Lazard E., Mounir-Kuhn P., Histoire illustrée de l’informatique, 2ème édition, 2019 ; 
  • Gaston-Breton T., Le plan Calcul, l’échec d’une ambition, Les Echos, 2012, URL ; 
  • ibm.comIBM 1401 ;
  • Histoireinform.com, Gamma 60 ; 
  • WikipédiaAffaire BullBull (entreprise)Plan Calcul. 

Giscard d’Estaing et Mitterrand : le réseau Transpac (1978) et le Minitel (1982) 

Mitterrand : le Plan informatique pour tous (1985)