Tout le monde s’accorde à dire que la tech manque de femmes, c’est particulièrement vrai dans le milieu de l’informatique. Pourtant, de nombreuses figures féminines ont contribué à révolutionner ce domaine. Au début du XIXème siècle, Ada Lovelace a écrit les premiers programmes informatiques destinés à l’ancêtre de nos ordinateurs modernes, la machine de Babbage. Plus près de nous, dans les années 60, Grace Hopper a été l’inspiratrice du langage COBOL, premier langage de programmation de haut niveau.

La journée internationale des femmes est l’occasion de rappeler que les femmes sont bien présentes dans la tech. Des ordinateurs quantiques à la Cybersécurité, nous vous proposons de découvrir les réalisations de dix femmes exceptionnelles qui font bouger le monde.

1. Archana Kamal, 34 ans, Université du Massachusetts Lowel

Archana Kamal a résolu un problème important en informatique quantique en réduisant la taille des composants.

Archana Kamal a résolu un problème important en informatique quantique en réduisant la taille des composants.

Alors que les ordinateurs quantiques commencent à sortir des labos, la question qui se pose aux Google, Intel et autres IBM est de savoir comment récupérer l’information quantique et la transformer pour qu’elle soit traitable par un ordinateur traditionnel.

En effet, une fois les calculs quantiques effectués, pour récupérer l’information transportée par les photons, il fallait utiliser un aimant d’une taille trop importante et un matériel trop complexe pour être intégrés à un processeur, ce qui est un frein majeur à la mise à l’échelle les ordinateurs à qubits.

Pour résoudre cette problématique, Archana Kamal, professeure assistante à l’université du Massachusetts Lowel, a imaginé un traitement destiné à modifier la trajectoire et l’amplitude des photons entre la fin des calculs et leur transmission vers l’extérieur. Sa découverte permet de réduire de 25 % la taille de certains composants, pour atteindre quelques micromètres. « Grâce à notre nouvelle structure nous parvenons à traiter le signal quantique sur un processeur, tout en conservant une haute-fidélité du signal ».

 

2. Chelsea Finn, 25 ans, Laboratoire d’Intelligence Artificielle de Berkeley

Chelsea Finn a créé des robots qui se comportent comme des enfants, ils observent les adultes et apprennent en les imitant.

Chelsea Finn a créé des robots qui se comportent comme des enfants, ils observent les adultes et apprennent en les imitant.

Chelsea Finn développe actuellement des robots capables d’apprendre en explorant et observant leur environnement. Pour acquérir une nouvelle compétence, ses algorithmes nécessitent beaucoup moins de données d’entrainement que les IA traditionnelles. De ce fait, ses robots sont capables d’apprendre à manipuler des objets en ne se basant que sur une seule vidéo dans laquelle un humain est en train de réaliser une action.

Les robots de Chelsea ont le comportement d’un enfant, ils observent les adultes et apprennent par mimétisme. Son but ultime est de créer un robot capable de se débrouiller tout seul et d’apprendre de nouvelles compétences une fois lâché dans la nature. Si cet objectif est atteint, il ne sera plus nécessaire de paramétrer les robots, ni même de créer des jeux de données pour les entrainer.

L’un des objectifs de Chelsea est de faire en sorte que ses robots sachent mettre la table, ils seront alors capables d’ordonner un ensemble d’objets dans l’espace. « Dans beaucoup de domaines, la robotique en est encore à ses premiers balbutiements. Notre objectif à long terme est que nos robots disposent d’une intelligence générale et de bon sens ».

3. Shehar Bano, 31 ans, Université du London College

Shehar Bano a été capable de contourner la censure de l’Etat sur Internet en pointant les technologies web utilisées

Shehar Bano a été capable de contourner la censure de l’Etat sur Internet en pointant les technologies Web utilisées.

Shehar Bano s’est penchée sur la question de la censure d’Etat sur Internet en créant le premier programme capable d’identifier les technologies et les processus utilisés, afin de mieux les contourner.

Tout a commencé lorsque le Pakistan, le pays natal de Shehar, a interdit et bloqué YouTube en 2012. « Avant, les gens étaient abasourdis et pensaient que c’était magique » dit-elle à propos de la censure. Mais Shehar voulait comprendre – et casser – cette mécanique.
Elle a alors analysé et étudié près de 3 ans de données, provenant des fournisseurs Internet Pakistanais. Elle s’est aussi attachée à trouver des moyens pour contourner le Grand Pare feu de Chine (China’s Great Firewall, en référence à la grande muraille de Chine).

Ses travaux lui ont permis de conclure que les techniques de restrictions étaient souvent relativement simples et elle en a déduit différentes stratégies pour mettre à mal les censeurs. L’une des méthodes de contournement consiste à envoyer une première requête vers un site avec une mauvaise orthographe. Le censeur va analyser la requête mais il l’ignorera, pendant ce laps de temps, Shehar a découvert qu’il était possible d’envoyer une nouvelle requête vers le vrai site sans que le censeur ne le détecte.

Shehar fait partie d’une génération d’informaticiens qui militent et agissent pour la libre circulation de l’information et des communications sur Internet. Actuellement en postdoc à l’Université du London College, elle concentre son travail sur des systèmes basés sur la blockchain comme la plateforme de « smart-contract » Chainspace, dont le but est d’améliorer la sécurité et la transparence des transactions.

4. Joy Buolamwini, 28 ans, Laboratoire Media du MIT et Algorithmic Justice League

Les IA de reconnaissance faciale ne pouvaient pas reconnaître son visage. Joy Buolamwini a créé de nouvelles bases de données plus diversifiés pour notamment améliorer la reconnaissance des visages noirs.

Les IA de reconnaissance faciale ne pouvaient pas reconnaître son visage. Joy Buolamwini a créé de nouvelles bases de données plus diversifiées pour notamment améliorer la reconnaissance des visages noirs.

Alors qu’elle était étudiante, Joy Buolamwini a constaté que certains systèmes de reconnaissance faciale ne détectaient pas son visage, car elle avait la peau noire. Elle s’est alors rendu compte que les bases de données d’entrainement des algorithmes de reconnaissance faciale étaient majoritairement constituées de visages d’homme blanc. « J’étais littéralement invisible aux yeux de la technologie », dit-elle.

Pour Joy, cette expérience a été une révélation à tel point qu’elle en a fait son sujet de fin d’étude au MIT. Elle a donc créé un jeu de données plus équilibré en termes de genres que d’ethnies en se basant sur des images de milliers de politiciens africains et européens.
Lorsqu’elle l’a testé avec les algorithmes d’IBM, de Microsoft et Face++, elle a trouvé une forte disparité dans la précision de la reconnaissance faciale, le taux d’erreur de ces algorithmes était de moins de 1 % pour les hommes à la peau claire, mais s’élevait à 35 % pour la reconnaissance de femmes noires.

Sans porter de jugement de valeur sur cette évolution, il est clair que la reconnaissance faciale rentrera dans nos vies à plus ou moins brève échéance. « Nous devons continuer de vérifier nos algorithmes, parce qu’ils peuvent nous induire en erreur pour des cas et des causes auxquels on ne s’attend pas », explique Joy. Elle a donc fondé l’Algorithmic Justice League dans le but de réduire les biais dans les algorithmes d’IA. Son objectif est autant de sensibiliser le grand public à ce type de biais que de partager avec la communauté scientifique des bonnes pratiques permettant de les éviter, notamment sur les méthodes pour créer des jeux de données équilibrés et des tests plus précis.

5. Hera Hussain, 28 ans, Chayn

Hera Hussein offre une technologie à but non lucratif qui permet aux femmes de constituer un dossier juridique pour des violences domestiques sans à avoir à faire appel à un avocat.

Hera Hussein propose gratuitement une technologie qui permet aux femmes victimes de violences domestiques de constituer un dossier juridique sans être obligées de faire appel à un avocat.

Hera Hussain est une source d’inspiration internationale pour toutes les femmes qui luttent pour leurs droits. Tout a commencé lorsque Hera a voulu aider deux de ses amies à échapper de leur mariage abusif. « Il semble facile de trouver des informations sur le processus de divorce, comment déposer un dossier d’hébergement d’urgence ou quelles sont les lois qui s’appliquent pour la gestion des enfants » dit-elle. « Mais dans les faits, c’était la croix et la bannière pour obtenir ces informations ».

En 2013, Hera crée Chayn, un site à but non lucratif permettant à des contributeurs bénévoles d’écrire des guides multilingues sur des sujets comme « Comment constituer un dossier juridique pour des violences domestiques sans à avoir à faire appel à un avocat » ou « Comment reconnaître une situation de manipulation psychologique ». 70 % des 400 contributeurs bénévoles sont eux-mêmes des personnes qui ont été confrontées à l’oppression, à des violences et à des pressions physiques ou psychologiques. Leurs guides sont construits sur des recherches participatives et sur des retours d’expériences, dans lesquels s’entremêlent du psychologique, du culturel et du juridique.

Hera raconte qu’elle ne compte plus le nombre de fois où elle a reçu des leçons de morale – le plus souvent par des hommes – selon lesquelles les guides de Chayn ne devraient pas être écrit par des gens sans bagage ni diplôme juridique. Quand elle contre-attaque, Hera a un exemple qu’elle affectionne particulièrement, le cas d’une femme en Inde qui a mis des années à savoir comment divorcer et quitter son mari à cause d’abus. Les seules informations qu’elle a pu trouver sur Internet étaient bien écrites par des avocats qui avaient des connaissances juridiques. Seulement, ces avocats étaient en très grande majorité des hommes et leurs commentaires n’étaient que des lamentations d’hommes qui se plaignaient que les lois sur le divorce avantageaient surtout les femmes et qu’elles feraient mieux d’être de simplement de bonnes épouses.

Hera continue à promouvoir et développer Chayn, par exemple, avec la mise en place d’un chatbot destiné à guider les visiteurs vers les informations les plus importantes en seulement quelques « paroles ».

6. Esra’a Al Shafei, 33 ans, Ahwaa

Esra’a Al Shafei a créé la plateforme bilingue anglais/arabe Ahwaa.org pour aider les jeunes LGBT+ opprimés vivant dans le monde arabe.

Esra’a Al Shafei est une militante bahreïnie des droits de l’homme et une défenseuse de la liberté d’expression. Elle a notamment créé la plateforme bilingue anglais/arabe Ahwaa.org pour aider les jeunes LGBT+ vivant dans le monde arabe.

Ahwaa (qui signifie passion en arabe) garantit la sécurisation et le respect de la vie privée de ses membres. Si leur identité venait à être connue dans la vie réelle, certaines lois locales pourraient les conduire en prison, si ce n’est pire. La plateforme est collaborative et accueille une grande communauté qui offre du soutien et des réponses à de nombreuses questions.

Les trolls et les membres perturbateurs sont naturellement bridés car Ahwaa se base sur de la gamification pour accorder des droits de plus en plus importants à ses membres. Les membres qui donnent des conseils ou aident les autres membres reçoivent des points et peuvent monter de niveau. Afin de donner un accès facile à Ahwaa, il est possible d’avoir accès aux réponses et aux retours d’expérience de la communauté sans avoir besoin de créer de compte.

Al Shafei siège actuellement au Conseil du futur mondial sur l’avenir des droits de l’homme au Forum économique mondial et est membre de la direction du Media Lab du MIT. Auparavant, elle a été Senior TED Fellow, Echoing Green Fellow et Shuttleworth Foundation Fellow. Elle siège également au conseil d’administration de la Wikimedia Foundation.

Esra’a a reçu le « Berkman Award » du « Berkman Klein Center for Internet and Society » à Harvard pour « ses contributions exceptionnelles à l’Internet et son impact sur la société au cours de la dernière décennie », le Prix des médias de Monaco, qui récompense les utilisations innovantes des médias pour le bien de l’humanité, et le prix « Most Courageous Media » de Free Press Unlimited. Elle apparaît dans le classement Forbes des 30 entrepreneurs sociaux de moins de 30 ans ayant le plus d’impact.

7. Franziska Roesner, 31 ans, Université de Washington

Franziska Roesner anticipe les nouveaux risques sur la sécurité et les atteintes à la vie privée que pourrait avoir l’usage de la réalité augmentée.

A quel genre d’attaque pouvons-nous être exposés en utilisant de la réalité virtuelle ? Vous conduisez avec un casque de réalité augmentée pour vous assister dans la conduite de votre véhicule et le choix de votre itinéraire, maintenant imaginez qu’un hacker ajoute une image d’un faux chien ou d’un faux piéton sur la route…

Franzi Roesner est l’une des pionnières dans l’étude des risques associés à ce domaine en pleine explosion. Elle se préoccupe particulièrement des impacts de ces technologies sur notre sécurité et notre vie privée. Son équipe de recherche à l’Université de Washington a créé une plateforme prototype de réalité augmentée appliquée à un parebrise de voiture, cette solution est capable de bloquer toute application pirate qui par exemple tenterait de cacher des panneaux de signalisation ou des personnes réelles pendant que la voiture est en mouvement.

8. Raluca Ada Popa, 32 ans, Université de Californie et de Berkeley

Raluca Ada Popa a développé un nouveau processus de sécurisation des données, qui fonctionne même si une attaque parvient à pénétrer un système.

Raluca Ada Popa a trouvé une solution à l’un des problèmes de cybersécurité les plus fondamentaux, comment sécuriser un ordinateur et empêcher des hackers d’accéder aux données sans utiliser de pare-feu ?

Protéger ses données en les chiffrant est une solution éprouvée, mais ils arrivent un moment où il faut les déchiffrer pour les rendre accessible à un traitement ou à un utilisateur. A ce moment un hacker infiltré dans le système pourra profiter de ce laps de temps pour les intercepter.

C’est dans cette optique que Raluca a développé une méthode qui permet à l’ordinateur d’utiliser les données à l’aveugle, sans qu’il ait besoin de voir le contenu. Cela ouvre un tout nouveau champ dans la Cybersécurité. Aujourd’hui, son système de chiffrement fonctionne avec un large panel d’applications et fournit un niveau de protection supérieur à ce que peut faire un pare-feu : si un hacker réussit à entrer dans l’ordinateur, il ne verra transiter que des données chiffrées.

Sur ce principe, Raluca a notamment développé une application « Helen » qui est utilisée dans les hôpitaux pour partager et agréger les données médicales des patients sans compromettre le secret médical.

9. Jean Yang, 29 ans, Université de Carnegie Mellon, Akita Software

Jean Yang a créé Jeeves, un framework capable de vérifier automatiquement et par défaut si une app respecte la vie privée des utilisateurs.

Quand les développeurs ajoutent une nouvelle fonctionnalité aussi simple qu’un calendrier pour une app ou un site Internet, ils doivent normalement effectuer un développement supplémentaire pour s’assurer que la partie du code qui nécessite des informations personnelles (comme la position géographique) ne fasse pas fuiter ces informations sur Internet. Il y a bien sûr des ratés et des brèches de sécurité, laissant ainsi les données des utilisateurs à la merci de hackers. « Tout comme il existe une multitude de façons de faire couler un bateau, il y a une multitude de façon de faire fuiter des informations. » dit Jean Yang.

C’est pourquoi Jean a créé Jeeves, un langage de programmation dans lequel est inclus la protection automatique de la vie privée (pour être plus précis, il s’agit d’un framework du langage Python). Avec Jeeves, les développeurs n’ont pas besoin de vérifier manuellement si leur code est sécurisé et protège les données personnelles, car Jeeves le fait automatiquement. « C’est une double couche de protection pour éviter la fuite de données » dit-elle.

Jean a mis en accès libre et en Open Source le code de Jeeves (334 étoiles et 28 forks sur GitHub). Après avoir été diplômée à Harvard, et au MIT, Jean a obtenu sa thèse au MIT. Après avoir été professeure adjointe d’informatique à l’Université Carnegie Mellone, elle est actuellement en disponibilité et a fondé son entreprise Akita Software dans la sécurité.

10. Joanna Rutkowska, 39 ans Qubes OS & Invisible Things Lab

Johanna Rutkowska a créé QubesOS, un système d’exploitation qui intègre sécurité et confidentialité. C’est l’un des seuls OS recommandés par Edward Snowden.

Johanna Rutkowska (ou rootkovska comme elle l’écrit sur Twitter) est chercheuse en sécurité informatique d’origine polonaise. Elle s’est fait connaître en 2006 lors d’une démonstration de cybersécurité pendant laquelle elle a montré qu’il était possible de cloisonner l’OS natif d’un ordinateur cible dans une machine virtuelle et ainsi rendre l’attaque invisible. Cette attaque, nommée Blue Pill en référence au film Matrix, est quasi transparente pour la victime, celle-ci a l’impression que son ordinateur fonctionne normalement, alors que le hacker a accès au hardware et à l’activité de l’OS.

Pour pouvoir contrer ce genre d’attaque, Rutkowska a cocréé QubesOS, un OS basé sur Linux Fedora et dont le principe repose sur le cloisonnement de tous les programmes de l’ordinateur. Par exemple, le gestionnaire de la carte graphique, une fenêtre de navigation ou une fenêtre de traitement de texte seront chacun cloisonné dans une machine virtuelle dédiée, assurant une imperméabilité totale. Par conséquent, l’ouverture d’une pièce jointe corrompue n’affectera pas les autres programmes ni l’OS, car la machine virtuelle qui l’a ouverte sera immédiatement détruite une fois le document fermé.

QubesOS est l’un des rares systèmes d’exploitation recommandé par Edward Snowden (avec TailsOS) pour son niveau de sécurité et de respect de la vie privée.

Conclusion

Ces 10 femmes sont autant d’exemples qui prouvent – s’il le fallait encore – que l’informatique n’est pas un domaine exclusivement masculin.

Toutes ces chercheuses, ingénieures et consultantes en informatique, abordent le monde du numérique avec un œil neuf et bienveillant qui demain finira sans doute par faire tomber les préjugés d’un monde ancien.

 

Sources

• Wikipédia
• Articles issus de lesbianswhotech.org et de technologyreview.com qui ont été traduits et adaptés.